- Le FN42 à l'honneur dans "Libération" - 30 avril 2013
Publié le 7 Mai 2013
POLITIQUES
Au Front national, «l’objectif, c’est d’être prêt»
29 avril 2013 à 21:56
REPORTAGE A Saint-Etienne, le secrétaire général Steeve Briois est venu donner aux militants d’extrême-droite «les bonnes méthodes» pour préparer les municipales.
De notre envoyée spéciale à Saint-Etienne CHARLOTTE ROTMAN Photo SÉBASTIEN JÉROME.
Il fait un raid. Avec le sourire et sa sacoche pleine de paperasses. Sorte de mécano en chef en costume cravate, Steeve Briois, secrétaire général du Front national, est l’un des artisans de la grande réorganisation du parti d’extrême droite initiée avec l’aval de Marine Le Pen. Certains se délectent à prononcer de grands discours, lui n’aime rien tant que faire tourner la boutique, comme à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, où son militantisme local a fait ses preuves. D’ici juin, toutes les fédérations auront reçu sa visite ou celle de son adjoint - plus ou moins amicale. Après les Bouches-du-Rhône ou l’Isère, avant Manosque ou Nice, Steeve Briois débarque ce jour-là à Saint-Etienne. La fédération FN de la Loire y tient le soir «un bureau politique» restreint avec une douzaine de cadres. Briois s’y invite pour parler adhésions, tracts, municipales. Et mettre en ordre de bataille des troupes déjà très motivées et prêtes à décupler leurs performances. Duplicopieur. Pas de bavardages inutiles. Briois est en service. Petit café à son arrivée à la gare avec la secrétaire départementale, nommée en 2011. Militante depuis ses 16 ans, Sophie Robert, 40 ans, cinq enfants, souriante BCBG, s’est mise «à disposition du Front il y a huit ans». Elle vit à la campagne. Loin de Saint-Etienne qu’elle n’aime pas et où ses filles aînées prétendent que «si elles croisent le regard d’un Arabe et qu’elles ne baissent pas les yeux, elles se font insulter». Briois lui délivre des conseils sur son premier passage à la télévision. Il discute des investitures dans le département et l’encourage à faire confiance aux jeunes militants «Lance-les !» «Avec des conseillers municipaux, on disposera d’une armée formidable», rêve-t-il. Le FN de la Loire jouit d’une grande permanence, tapissée d’affiches électorales et de flammes bleu-blancrouge. C’est rare : le parti d’extrême droite n’a pas eu les moyens d’en ouvrir plus d’une vingtaine dans toute la France. Briois a l’air satisfait, mais glisse : «Elle n’est ouverte que le vendredi ? Il faut essayer de l’ouvrir plus…» Son oeil de connaisseur s’arrête sur le duplicopieur. «Ça, c’est le premier investissement d’une fédé. C’est ce qui a fait le succès d’Hénin-Beaumont : un appareil qui nous a coûté moins de 2 000 euros»… et a fabriqué des millions de tracts, dont certains exemplaires ont conduit le FN devant le tribunal, lors des dernières élections. «Si des voitures ont flambé dans un quartier, si vous entendez parler de cambriolages, il faut tout de suite réagir et faire un tract. Et puis, avec ça, vous pouvez personnaliser ceux que vous recevez du siège.»
Des dizaines de frontistes se pressent, pour voir quelqu’un du «carré», comme on appelle le siège du FN situé à Nanterre. Le bouche à oreille de dernière minute a fonctionné, dans ce parti qui a le culte du chef. Après une courte conférence de presse sur les municipales, Steeve Briois prend le temps de discuter avec eux. Cela fait partie de la gestion des ressources humaines. «On n’est pas dans une tour d’ivoire, intouchables. Quand je sillonne la France, c’est pour le contact avec les cadres», plaide Briois. Il les encourage : «Dans une commune, si quelqu’un se lève et dit : "Oui, je suis Front National", il deviendra une locomotive et les wagons vont suivre. Dans les villes, on a des milliers d’électeurs, parmi eux certains veulent s’engager. Mais c’est un travail de longue haleine.» Un militant approuve : «Dans les autres partis, les gens, ils vont à la gamelle. Nous, on n’a à offrir que du sang et des larmes.» Briois appuie : «On a des convictions, eux du confort.» Mais il ajoute : «Je n’ai pas pris ma carte du Front il y a vingt ans pour faire de la figuration.» A 40 ans, celui qui a oeuvré à la venue de Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais se voit bien maire d’Hénin Beaumont. Un autre, qui tient le blog de la fédération, conclut : «Ça fait beaucoup de travail, mais on le fait avec plaisir.» Et voilà. «Esprit humanitaire». 19 h 30, la réunion de bureau commence. Tout le monde plonge les mains dans le cambouis : il n’est pas question de la ligne du parti sur l’islam ou la zone euro mais exclusivement de l’organisation interne. Il y a des Carambar sur la table, mais pas de blagues. Rien de primesautier. «Ce n’est pas facile d’être bénévole, de concilier son engagement avec sa vie de famille, mais tout cela, un jour, nous aidera à arriver au pouvoir. Cet investissement portera ses fruits», promet Briois dans un silence respectueux. «On l’a vu avec la partielle dans l’Oise, on le voit avec les sondages : le Front national a une chance historique. Notre objectif, c’est d’être prêt.» Il prédit l’écroulement de François Hollande, «l’explosion du système» : «Il faut que le FN soit puissant et structuré.» A l’entendre, les petits soldats du Front ont l’impression de participer à une grande oeuvre. Il leur donne le sentiment de leur propre utilité. Aussi bien à ce policier, un père de famille qui a adhéré au parti quand il a vu «la France de Voltaire et de Michel Audiard, de Jeanne d’Arc et de Thierry Lhermitte en train de mourir», qu’à ce jeune homme de 21 ans, traiteur, qui pense aider avec Marine Le Pen à «la survie de la France et à sa reconstruction, dans un esprit humanitaire» et accumule dans ce but les formations internes au FN sur la communication, la guerre au Mali, l’islam. Ou encore à ce passionné de chasse, lecteur de Libération et ancien de l’opéra de Saint-Etienne, ou ce trentenaire «catho tradi», prosélyte, chargé de faire un «travail Au Front national, «l’objectif, c’est d’être prêt"
Steeve Briois veut montrer qu’il est l’un des leurs : «Je suis un militant, comme vous, je sais prendre les coups et défendre mes idées. Cette année, il faut améliorer notre structuration. On ne se tourne pas les pouces.» Pas besoin de convaincre les zélés de «la préférence nationale», devenue «priorité nationale». «Ma tournée des popotes, c’est pour donner les bonnes méthodes.» Et il faut dire que le vieux briscard a le sens du détail. Les adhérents ? «Il faut les contacter et leur demander de participer, chacun participe même si ce ne sont pas tous des colleurs d’affiche. Il faut animer les sections, faire en sorte que les adhérents se rencontrent. Il faut participer à la vie de la commune. Il faut être visible.» «A Saint-Etienne, on a bien préparé les beaux jours, on a quadrillé les quartiers et on fait du boîtage et on distribue des tracts sur les marchés une ou deux fois par semaine», avance le responsable de la circonscription, où le FN a réalisé 18,9% aux législatives. Briois apprécie : «C’est très bien. Dans les villes importantes, il faut des correspondants dans les quartiers : la même personne, tout au long de l’année, qui se fait repérer et fait remonter les infos. Il ne faut rien laisser passer.» Pour lui, c’est «la clé de la réussite» : «Il faut noyer les villes, les inonder de tracts. Vous réagissez à tous les événements.» La patronne de la fédération glisse alors un soupir : «Il nous manque un responsable à la propagande…»
Autour de la table, les bénévoles prennent des notes. Une jeune femme fait la script pour rendre dès le lendemain un compte rendu détaillé. «Je ne veux pas que mes militants soient à cours d’arguments», lance le responsable du secteur de Firminy, «une terre de souffrance» où lui-même a grandi. Briois enchaîne :
«Justement, au siège, nous avons quelqu’un qui rédige plein de notes et vous les envoie avec les éléments de langage. Comme ça, les militants sont armés. Sur un marché, il faut savoir quoi dire.» Une responsable d’une circo explique : «Je fais tous les villages où le Front national est arrivé premier. On nous avait envoyé une note à ce sujet.» Elle s’y est rendue plusieurs fois en semaine, mais n’a pas trouvé grand monde. «On va y retourner le samedi», conclut-elle. Briois l’y encourage : «Il faut être en équipe. Vous venez avec un questionnaire. Il faut avoir le culot de toquer à la porte.» Un autre remarque : «Tu as raison, il faut aller voir les gens, mais on ne peut pas tout le temps. C’est énorme.»
«Bipolarisation». Cette fédération, dynamique, fonctionne bien : le fichier d’un millier d’adhérents est tenu à jour et les adhésions ont augmenté de 30% en 2012. Mais ce n’est jamais suffisant. Briois apporte dans ses valises des listes : anciens adhérents à relancer (300 personnes), sympathisants qui se sont manifestés au siège mais habitent dans la Loire (375 personnes), pétitionnaires en ligne. Trouver des adhérents, avec les dents.
Recruter, enrôler. Responsabiliser. «C’est ce qui doit vous obséder», dit-il avec une gravité de missionnaire.
Personne ne moufte.
Steeve Briois ne lâche pas l’horizon des municipales : «Avec des élus dans les conseils municipaux, c’est comme ça qu’on va s’enraciner. Dès l’investiture, il faut partir en campagne.» Son objectif : «La bipolarisation doit se faire entre le maire sortant et nous. Quelle que soit sa couleur politique, on doit être son principal opposant.»
Pour cela, il faut, dit-il, connaître le budget municipal, l’état des dettes, le parc de voitures, le patrimoine, les factures de communication des mairies… «Ne vous laissez pas endormir !» Pour rattraper le manque de notoriété, il préconise d’être aux portes des usines, dans les gares, les brocantes, les repas du troisième âge, les cérémonies. Il s’interrompt. L’assemblée a l’air un peu assommée. Il les rassure : «Tout ça, c’est gagnant. C’est ce qu’on a fait à Hénin-Beaumont, une ville à gauche à 80%…»