- Roxanne, une militante de la Loire en vedette dans les colonnes du "Monde"

Publié le 13 Avril 2012

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Chez les partisans du Front national, une impression domine : celle de s'être fait flouer par les puissants, alors que d'autres profitent d'avantages indus. Récit d'un covoiturage très politique

La Haute-Loire, département rural, a connu son heure de gloire électorale au moment de la reprise de l'usine Lejaby d'Yssingeaux. Mais depuis, elle a disparu des radars de la campagne. Pas de meetings ou de défilés pour les candidats, plus de déplacements médiatisés.

Forcément, quand on est militant, on s'organise en fonction. Samedi 7 avril, le long de la nationale 88, les militants du Front national du département s'étaient donné rendez-vous pour aller, à trois ou quatre par voiture, assister au meeting de Marine Le Pen à Lyon.

"Non mais tu te rends compte qu'en ce moment, il y a une vague de suicides en Italie et que personne n'en parle dans les médias !", entame Roxanne, sitôt montée dans la voiture de Pierre Cheynet, le secrétaire fédéral du FN pour la Haute-Loire. Cette petite rousse énergique n'a pas sa langue dans la poche. Roxanne vient d'Italie et regarde le telegiornale transalpin presque tous les soirs. Des suicides économiques, explique-t-elle, comme en Grèce.

"C'est pour ne pas nuire à la campagne de Sarkozy ! Au moins sept suicides en 48 heures, ça passe au journal télé italien et ici, on le cache. Parce que l'Italie, c'est proche de la France. Tu te souviens, pendant les cantonales, ils ont fait pareil avec Lampedusa - île italienne sur laquelle venaient accoster ou s'échouer des embarcations transportant un grand nombre de réfugiés venus d'Afrique du Nord - . Ils n'en ont parlé qu'après."

Cette défiance à l'égard des médias étant un thème récurrent du FN, Roxanne poursuit et donne de nombreux exemples où, selon elle, les journalistes n'ont pas été honnêtes avec le parti frontiste. "Si - lors du meeting - vous croisez "Le Petit Journal" - de Canal+ - , dit alors Pierre Cheynet sur le ton de la plaisanterie à ses compagnons de route, faites semblant d'être muet."

Dans la voiture, les militants sont, bien sûr, des convaincus. Ils partagent entièrement le discours de la candidate du parti d'extrême droite et se plaignent longuement de la "diabolisation" dont ils se sentent les victimes. "Mon voisin, il a reçu un fascicule de la Licra - Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme - , la première page déjà c'est Marine Le Pen barrée, et après y'a dix pages sur elle, note Roxanne. A croire que le seul problème en France, C'est le FN." "Ah oui, la France sans le FN ça serait le paradis", rigole Jean-François, un maréchal-ferrant.

Un sentiment de persécution qui renforce l'attrait des idées et des infos dont ils discutent. Ce sont celles de Mme Le Pen ou de ses proches, diffusées sur des sites d'extrême droite sur lesquels ils discutent. Autant de sujets " tabous " dans les médias ou dans "l'histoire officielle".

Des sujets qu'ils partagent parfois avec certains militants de la gauche radicale et parmi lesquels il est bien souvent difficile de démêler le vrai du faux, le fantasme de la réalité. Comme pour cette loi de 1973, dont Marine Le Pen parlera le soir même dans son meeting, affirmant qu'elle impose à la France d'emprunter à des taux de 5 %, 6 % ou 12 % - ce que personne ne prendra la peine de vérifier. L'Etat emprunte aujourd'hui à environ 3 % sur dix ans et, depuis le 1er janvier, il a emprunté à moyen et long terme au taux moyen de 2,30 %.

Dans la discussion qui anime le groupe de militants frontistes sur la route de Lyon, une impression domine : celle de s'être fait flouer par les puissants et qu'en même temps, d'autres profitent d'avantages indus. Des thèmes que développera Marine Le Pen lors de son discours et qui font mouche auprès de ces habitants de zones rurales qui ont l'impression que l'on a mis l'individu dans quelque chose de trop grand, dans lequel il ne se reconnaît pas.

Quand Mme Le Pen s'en prend aux supermarchés qui "font monter les prix après avoir tué tous les petits commerces de centre-ville", Roxanne acquiesce : "Ça fait trente ans que je le dis. Les petits artisans, ils n'en veulent plus ; le petit artisan, quelque part, il est libre. Ils préfèrent avoir des esclaves, oui des esclaves." Quand la candidate s'en prend aux sociétés d'autoroutes qui "taxent les automobilistes", Raymond, un ancien ingénieur vivant à Craponne (Rhône) et qui a retrouvé notre petite troupe de militants à Lyon, approuve : "Ah ça c'est sûr, y'a qu'un seul délinquant en France, c'est l'automobiliste. Et puis c'est une vache à lait." Mme Le Pen reprend d'ailleurs le terme. "Ben voilà !", abonde Raymond. Mêmes approbations quand elle parle des banques ou des assurances "qui ne remboursent rien".

Les thématiques de la nation et des valeurs déclenchent moins d'enthousiasme. Quant à l'immigration, elle est toujours présente, mais la candidate la joue plus fine que son père autrefois et sait déclencher l'ardeur des militants : "Vous, vous ne rentrez jamais dans les bonnes cases pour avoir droit aux aides sociales. Mohamed Merah et les voyous, ils entrent dans les cases."

Au sortir du meeting, Raymond est ému : "C'est tout ce que je pense, je suis subjugué. Les nations qui marchent sont celles qui travaillent. Les gros capitalistes, ils nous bouffent, assure l'homme qui se souvient avoir voté Mitterrand en 1981. Il y avait des richesses en France, mais elles ont été dilapidées." "Depuis on a tué la dignité du travail. Même en Haute-Loire, les enfants, ils ne savent plus ce que c'est qu'une ferme. On a tué cette culture", intervient alors Fabien, autre militant du département. Avant d'émettre un doute quant à la portée des attaques de Mme Le Pen contre la finance : "Je ne suis pas sûr que les gens comprennent bien." Jacques, ex-chauffeur routier habitant Mézères, emet certaines réserves sur les attaques de la candidate contre les supermarchés, pratiques à la campagne : "On prend nos voitures maintenant ; c'est bien joli de dire qu'il faut aller au centre-ville, mais on fait comment ?"

Sur le trajet du retour, l'autoradio de M. Cheynet diffuse un extrait de Nabucco, de Verdi, qui servait de musique d'entrée durant les meetings... de Jean-Marie Le Pen. Moment de nostalgie à l'évocation du vieux chef. "Au moins lui, il se lâche et ça me fait bien marrer moi", lance Roxanne. Entre eux, les militants partagent quelques blagues chères à l'ancien leader, surtout sur Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn. "Un jour, on va le regretter, quand tout sera aseptisé. C'est un peu de liberté qui sera partie quand il sera plus là", poursuit Roxanne. "Un bout de l'Histoire de France", ajoute Pierre Cheynet. "C'était le seul à utiliser l'imparfait du subjonctif", conclut Roxanne.

Antonin Sabot