Quand le Front National tend la main aux patrons...
Publié le 17 Juin 2015
Pour gagner en légitimité, le parti d'extrême droite cherche à élargir son audience dans les rangs des entrepreneurs, au-delà des seuls TPE et des artisans. Mais ses positions sur l'abandon de l'euro torpillent quelque peu cette stratégie d'influence.
Après des résultats en demi-teinte aux dernières départementales, le FN espère faire beaucoup mieux aux élections régionales de décembre prochain, probablement aidé par un mode de scrutin plus favorable. Et pour que la formation de Marine Le Pen, l'éternel « parti de la protestation », se mue véritablement en parti de gestion dans certaines régions, l'une des clefs tient à l'évolution sociologique de son électorat, à sa capacité à se faire entendre des entrepreneurs et cadres supérieurs jusqu'à présent hostiles. Un travail en terrain plutôt adverse, mais qui illustre la stratégie plus large de dédiabolisation impulsée au Carré, le siège du parti à Nanterre. « Les gens du FN se disent que, à force de fréquenter des gens fréquentables, on le devient par ricochet », ironise le politologue Pascal Perrineau. « Ils cherchent à légitimer leurs prises de positions économiques, dont ils savent très bien qu'elles font l'objet de réticences, voire d'un rejet de la part des patrons… »
Sur le terrain en tout cas, le profil socioprofessionnel de certains élus montre que le parti d'extrême droite s'éloigne de sa caricature, ce « parti des chômeurs et des déclassés », frayant avec des commerçants et artisans inquiets pour le sort de leur affaire. Même défaits aux récentes départementales, ils se félicitent surtout de leur embryon d'audience dans les milieux économiques. « Quand je me suis engagé publiquement en 1998, beaucoup de gens ne me connaissaient plus : dans des milieux comme la chambre de commerce, le FN était réputé incompatible. Aujourd'hui, il n'y a plus toutes ces préventions, j'ai une liberté totale de discussion », témoigne par exemple Charles Perrot. Vice-président du groupe FN de la région Rhône-Alpes et conseiller municipal d'opposition à Feurs (Loire), l'homme est par ailleurs à la tête de Celduc Transfo, une société stéphanoise de composants électrotechniques de 200 salariés et adhérent sans complexe de la CGPME.
A Cavaillon (Vaucluse), dans une région où le FN prospère à la vitesse du mistral avec la crise économique, le représentant du parti est lui aussi multicarte : conseiller municipal, conseiller régional Paca et membre du bureau politique du parti, Thibaut de la Tocnaye a recueilli 46 % des voix aux départementales. Poursuivant en parallèle une carrière d'entrepreneur (il est actionnaire-fondateur de Eyes3Shut, une petite société d'optoélectronique), cet ancien de l'industrie nucléaire réfléchit aux mesures destinées à remédier à la sous-capitalisation chronique des PME. « Cavaillon, qui était la ville la plus riche de la région il y a trente ans, est sinistrée depuis longtemps. Un trou noir. On ne peut pas lutter contre toutes les fermetures, mais nous pouvons identifier quelques secteurs stratégiques », résume-t-il.
Plus au sud, dans les Pyrénées-Orientales, les lignes sont aussi en train de bouger, même si les patrons hésitent à s'afficher avec le « diable ». « Dans les discussions privées, je n'ai aucun problème, les entrepreneurs ne sont pas si idéologues que ça et l'on commence à devenir crédibles, par exemple sur le patriotisme économique. Mais nous avions projeté de faire une liste avec la société civile, et là les gens hésitent encore », témoigne Bruno Lemaire, qui dirige la commission des finances au conseil municipal de Perpignan, laissée au FN. Ce proche de Louis Aliot détonne quelque peu par son passé chevènementiste (comme son jeune aîné Florian Philippot), mais est devenu un rouage important au sein du parti. Diplômé d'Harvard, ancien cadre d'IBM et ex-prof à HEC, il fait partie des quatre économistes titulaires de Cap Eco, le « comité d'action » chargé de mettre au point le programme économique de Marine Le Pen pour 2017. Et anime par ailleurs le club Idées Nation, un think tank plus ouvert, qui réunit dans l'ombre des experts de divers horizons, dont quelques entrepreneurs.
Loin de l'époque de Jean-Marie Le Pen, le parti jette donc délibérément des passerelles en direction des CSP +, pour ne plus borner son discours à la sécurité et aux méfaits de l'immigration sauvage. « Mon baromètre, c'est le nombre de gens qui veulent rentrer à Cap Eco », glisse le député européen Bernard Monot, le « stratégiste économique » du parti. Un ancien analyste des risques dans plusieurs grandes banques, actuellement détaché de la Caisse des Dépôts. Ce cercle de plus de 70 anonymes, cooptés sur CV, compte une quinzaine de groupes thématiques (monnaie, dette, PME, réindustrialisation…) et tient un jeudi sur quatre une séance plénière de trois heures. Ses fidèles ? Pas vraiment le cliché du parfait frontiste, type imprimeur, gérant de bar ou militaire à la retraite : « Nous avons quelqu'un d'Areva, un directeur fiscal dans la grande distribution, le DG d'une filiale d'une grande banque à l'étranger, des cadres de la Banque de France, du FMI, de l'OCDE, d'Eurostat, de l'Insee et même de Bercy », recense sans fard Bernard Monot. Celui-ci se dit également « suivi dans l'ombre par plein de personnes, notamment des gérants d'actifs (actions, obligations), qui se posent beaucoup de questions, du moins les plus lucides ».
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